jeudi 19 décembre 2013

Bach BWV 930 (lecture hivernale)


Dans Le silence de Perlmann, paru récemment en traduction française, Pascal Mercier (voir précédemment ici) ne peut s'empêcher de glisser quelques pages ayant trait à la musique.


On commence par faire la connaissance de quelques linguistes, tous réunis par le professeur Philipp Perlmann. Cinq semaines de colloque au bord de la Riviera italienne ce sont les unités de temps et de lieu.

D'entrée, on perçoit une rivalité entre deux participants : Perlmann et Millar. Et, c'est sur le terrain musical qu'ils s'affrontent.
Le deuxième soir, après le repas, on sollicite Millar de s'asseoir au piano.
La démarche légère, il se dirigea vers le piano à queue, déboutonna son blazer et ajusta le siège devant l'instrument. Perlmann se dit qu'il affichait le visage de quelqu'un qui s'efforce de ne pas paraître trop vaniteux tout en sachant que tous les yeux sont rivés sur lui [...]. C'était un visage attentif, concentré, qu'on aurait pu qualifier d'ému, sans que Millar ait fait la moindre tentative pour commenter la musique ou ses sentiments par quelques mimiques. Même cela me plaît, au fond. Pourquoi ne suis-je tout simplement pas capable de prendre Millar tel qu'il est, pourquoi faut-il systématiquement que je cherche la confrontation avec lui ? 
Il jouait avec brio, ou plus exactement, se dit Perlmann après réflexion, il jouait avec compétence, bien que dans ce contexte ce fût un mot étonnant [...]. Mais il y avait davantage dans le jeu de Millar. Ce ne fut que de mauvaise grâce que Perlmann se rendit compte que Millar interprétait Bach dans un style extrêmement marqué, comme il n'en avait jamais connu [...]. Les notes qui résonnaient, conduisaient la partition, étaient comme la pointe mouvante d'une craie avec laquelle on écrit, pensait Perlmann, et dont on peut suivre le tracé entier sur un tableau. Mais n'est-ce pas le propre de toute mélodie, n'est-ce pas justement l'essence même de la forme musicale ; à quoi cela tient-il qu'il arrive à produire quelque chose de nouveau, de personnel, quelque chose d'unique ? Comment fait-il donc ? L'autre effet produit par le jeu de Millar résidait dans l'impossibilité, pour son auditoire, de se laisser submerger par la mélodie entendue [...]. Perlmann testa la pertinence d'une série de qualificatifs : austère, raide, dépouillé, froid, intellectuel, gothique. Il les élimina tous, les jugeant superficiels et stéréotypés. Force était de reconnaître que la spécificité du jeu de Millar ne résidait pas simplement dans l'expression de son tempérament, de son caractère, mais qu'elle représentait une véritable interprétation, une création personnelle de la musique de Bach. [pp. 139-141]
Fort de sa découverte, Perlmann aura finalement sa revanche. Perlmann connaît par coeur le morceau joué et pourra démontrer qu'il s'agit du prélude BWV 930 et non le prélude BWV 902 en sol majeur comme l'affirme Millar.


cop. Denzel

La seconde confrontation musicale, avec Perlmann au clavier cette fois-ci, se fera en toute fin de colloque, autour de Liszt et Chopin. 

Six cents pages séparent les deux passages. Le temps à Perlmann de s'enfoncer dans le silence - pour seule réponse aux questions posées durant les cinq semaines, il ne fera qu'"un hochement de tête muet"... afin peut-être de se révéler à lui-même et constituer la dernière unité, celle de l'action.

Le rapport du romancier Pascal Mercier à la musique est dense et intime. Il  s'exprime à ce propos dans l'entretien qu'il a accordé à Payot en 2008, mais garde une préférence pour le "silence absolu", ... comme son héros.

Vous ne pouvez plus venir emprunter des partitions jusqu'au 2 janvier, plongez dans la lecture de ce roman tourmenté et passionnant ou testez-vous à jouer le prélude de Bach après l'interprétation de Millar !

Disponibilité (Pascal Mercier)
Disponibilité (Johann Sebastian Bach)
Muriel

lundi 2 décembre 2013

La double vie d'une Sarabande



A côté des deux compositeurs lyriques (Verdi et Wagner), l'hommage à Francis Poulenc pourrait passer inaperçu. Pourtant, en cette fin d'année, la presse musicale met en exergue le compositeur français décédé il y a cinquante ans.

D'une part, le numéro de novembre dernier de Diapason (no 618) lui consacre sa couverture et un article émouvant, Poulenc, moine, voyou et fier de l'être qui nous retranscrit une interview de Poulenc en été 1962 ! On y apprend sa tâche dévouée quand il se consacre à la musique vocale afin de trouver "l'adhérence parfaite au poème [...] La transposition musicale d'un poème doit être un acte d'amour, jamais un mariage de raison".

D'autre part, le guitariste Sébastien Llinares, passionné par l'oeuvre de Poulenc, lui rend hommage dans le dernier numéro de Guitare classique. Il analyse une pièce d'Eric Pénicaud dont il est le dédicataire : L'improvisation sur la Sarabande de Francis Poulenc. La Sarabande a été composée en 1960, la partition de Pénicaud en 2013 et voici ce que dit l'interprète de ces deux musiques imbriquées : 

Poulenc aimait dire que l'on pouvait créer de la musique nouvelle et originale avec les accords des autres, et c'est ce qu'il a fait, magnifiquement, toute sa vie ! Et pourtant, quelle identité dans sa musique ! Deux notes suffisent à reconnaître son style. La musique d'Eric Pénicaud possède également cette qualité, bien que la notion de langage soit très différente chez ces deux compositeurs. Pénicaud invente ses propres accords, son propre monde harmonique, il raffine son propre langage. Geste et composition se mêlent constamment et particulièrement dans Improvisation sur la Sarabande de Francis Poulenc. Poulenc aimait dire que la seule vraie inspiration est celle des doigts, je m'avancerai en disant qu'Eric Pénicaud acquiescerait et pourrait reprendre ce principe.
Et, cela donne ceci :


Sébastien Llinares interprète et dédicataire


Disponibilité (Guitare classique)
 

Disponibilité (Partitions de Poulenc)
Muriel